À propos de La Tribu, N° 1 du 15 Mars 1940

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Gatien Ricotier 1, Christophe Eckes 2

1. I.R.M.A. / U.F.R. de mathématique et d’informatique,
2. Archives Henri-Poincaré - Philosophie et Recherches sur les Sciences et les Technologies

Publié le 08/06/2018,

En septembre 1938 le Congrès Bourbaki à Dieulefit ne permit pas au groupe de faire des avancées significatives dans ses travaux, notamment à cause du contexte politique autour des accords de Munich. Weil l'affirme dans ses Souvenirs d'apprentissage [1] et cela est confirmé par les onze pages d'archives de ce Congrès (Texte 1). Si des membres du groupes ont pu échanger ou prendre des nouvelles des uns et des autres entre septembre 1938 et mars 1940, il n'y eut cependant pas de Bulletin Bourbaki durant ce laps de temps [2], en raison de la dispersion des membres et / ou de leur mobilisation durant la drôle de guerre.

Texte 1 : ENGAGEMENTS DE DIEULEFIT [version ronéotypée de l'ensemble des textes], Lien

Quelques faits méritent d’ailleurs d’être rappelés concernant certains membres fondateurs du groupe Bourbaki au moment où éclate le second conflit mondial. Claude Chevalley séjourne à Princeton (Institute for Advanced Study puis Université) depuis octobre 1938, Jean Delsarte, Jean Dieudonné et Charles Ehresmann sont pour leur part mobilisés. Henri Cartan exerce à l’Université de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand depuis le début des hostilités. À compter de la mi-juin 1939, les époux André et Eveline Weil effectuent un séjour dans le nord de l’Europe, en particulier en Finlande. Les époux Weil gagnent le nord de la Finlande en août 1939 en compagnie des Ahlfors. André Weil rédige alors un projet sur l’intégration pour le groupe Bourbaki. Eveline Weil rentre en France à compter du 20 octobre 1939.

Resté en Finlande, Weil y est soupçonné d’espionnage et arrêté le 30 novembre. Il transite ensuite par la Suède, la Norvège et l’Angleterre (Newcastle, Londres et Southampton), avant d’être incarcéré pour insoumission au Havre puis à la prison de Bonne-Nouvelle à Rouen [3] à partir de février 1940. Son procès a lieu le 3 mai 1940. Il est alors « condamné à cinq ans de réclusion pour insoumission » ; il a cependant la possibilité « d’être incorporé dans une unité combattante » et il opte pour cette solution [4].

Parmi les courriers qu’André Weil adresse à sa femme depuis sa cellule, on mettra ici en exergue la lettre datée du 16 avril 1940 [5]. Weil y explique qu'il avait recommandé à Dieudonné de reprendre le Bulletin polycopié du groupe. Weil ajoute qu’il vient justement de recevoir le n°1 de la Tribu et il met alors en exergue les premières et les dernières lignes de l’épître qui marque le début de ce numéro. Au moment de son incarcération, Weil entretient également une correspondance avec Henri Cartan, laquelle atteste d’échanges épistolaires avec Delsarte [6], Dieudonné et Ehresmann.

Lors de ces quelques semaines en prison, André Weil s’attelle en particulier à la tâche de rédiger à nouveaux frais son projet sur l’intégration, demeuré à Helsinki avec toutes ses affaires [7]. Dans sa lettre à Henri Cartan du 6 mars 1940, Weil expose d’ailleurs les grandes idées de ce projet [8]. Parmi les derniers paragraphes de cette lettre figure le passage suivant, dans lequel Weil espère que le journal interne au groupe puisse revoir le jour :

Peut-être y aurait-il intérêt à faire polycopier et distribuer tout ce qui précède pour provoquer les observations ? Ce serait une bonne occasion de faire ressusciter notre journal et de reprendre contact tous ensemble. Il faudrait, en même temps, donner dans le journal toutes nos adresses (les a-t-on toutes ?), dire au juste où en sont nos publications, les travaux en cours, etc. [9]

L’objectif d’une reprise des activités du groupe Bourbaki a vraisemblablement été également au cœur des discussions entre Henri Cartan et Jean Dieudonné lors de leur rencontre du 2 mars 1940, annoncée dans la lettre de Cartan à Weil du 1er mars 1940 [10]. Au cours de cette période, Cartan professe donc à l’Université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand et il n'est "qu'à" 180 km de Dieudonné, mobilisé comme lieutenant dans le 404ème régiment de DCA à Guérigny (Nièvre). Aucun document ne permet pour l’heure de préciser la teneur de cette rencontre. Par exemple, les lettres de Jean Dieudonné à Henri Cartan, qui sont actuellement conservées dans le fonds Henri Cartan à l’Académie des sciences, ne sont pas consultables à ce jour, étant donné que le fonds Henri Cartan est en cours de classement.

Carte : Localisation des membres, autour du 15 Mars 1940, Agrandir

Notons que, parmi les membres fondateurs de Nicolas Bourbaki, seuls Cartan, Dieudonné, Ehresmann et Weil sont cités dans ce premier numéro de la Tribu. Leurs échanges épistolaires attestent cependant de liens avec Delsarte. Dans ce numéro de la Tribu, Dieudonné propose que soit mis en place un "Essai de discussion par correspondance" sur les chapitres III à VI de la Topologie, qui va essentiellement mobiliser Cartan, Dieudonné et Weil. Ce dernier le souligne d’ailleurs dans une lettre à Cartan envoyée le 30 mars 1940 :

J'ai l'impression, après notre correspondance à trois, que grâce au dévouement de Dieudonné nous pourrons bientôt, sans trop de scrupules, envoyer quelques nouveaux chapitres de Topologie. [11]

Notons à ce propos que les chapitres I et II de Topologie paraîtront le 20 mai 1940. Quant aux chapitres III et IV sur lesquels travaille alors le groupe, ils seront publiés le 29 avril 1942.

Nous savons que les observations d’Henri Cartan (O.C.) et les contre-observations de Dieudonné (C.O.D.) aux chapitres de Topologie – qui figurent en annexe à ce premier numéro de la Tribu – ont été communiquées à Weil par l’intermédiaire de Dieudonné, comme en atteste le début de la lettre de Weil à Cartan du 12 avril 1940 [12]. Sont d’ailleurs jointes à cette lettre « les observations bien mûries » de Weil sur les « chap. III, IV ; et l’ex chap. VI devenu V et VI » de la Topologie. On peut donc présumer que Weil a reçu les O.C. et C.O.D. au début du mois d’avril. Le premier numéro de la Tribu lui est parvenu peu après – entre le 12 et le 16 avril 1940 : il le décrit dans sa lettre à sa femme du 16 avril et il y refait référence dans sa lettre à Cartan du 24 avril 1940 [13].

Texte 2 : LA TRIBU (Bulletin oecuménique, apériodique et bourbachique). N° 1 - 15 Mars 1940, Lien


  1. André Weil, Souvenirs d’apprentissage, Berlin, éditions Springer, 1991, p. 130.
  2. Voir également Liliane Beaulieu, Bourbaki, une histoire du groupe de mathématiciens français et de ses travaux (1934-1944), thèse de doctorat, Université de Montréal, 1989, chapitre V, p. 378 : « En septembre 1938, la plénière de Dieulefit avait été écourtée par un appel aux armes et Bourbaki ne tint aucune réunion l’année suivante. À compter de septembre 1939, et pour la durée de la « drôle de guerre », la plupart des membres furent mobilisés et ne purent obtenir leurs permissions simultanément pour se réunir ».
  3. Pour plus de détails, voir Michèle Audin, Correspondance entre Henri Cartan et André Weil, Paris, Société Mathématique de France, collection Documents mathématiques, 2011, p. 488 et suivantes.
  4. Ibid., p. 505.
  5. Partiellement reproduite à la p. 156 de ses Souvenirs.
  6. La partie 45 J du fonds André Weil (Académie des sciences) comporte ainsi une lettre de Delsarte à Weil du 19 février 1940. Delsarte vient alors d’apprendre l’incarcération via Yves Rocard et Henri Cartan. Delsarte précise en fin de lettre que « Bourbaki est agonisant », évoquant rapidement Chevalley qui est « on ne sait où », Dieudonné, Cartan et Mandelbrojt.
  7. Lettre d’André Weil à Henri Cartan du 22 février 1940, op. cit., p. 43 : « Mon manuscrit sur l’intégration est resté, avec tout mon bagage, tout mon argent, tous mes papiers, à mon domicile à Helsinki, et j’ignore absolument s’il s’y trouve toujours ou bien s’il est en chemin pour rentrer en France ». Henri Cartan lui en avait demandé des nouvelles le 12 février 1940. Signalons par ailleurs que, dans sa lettre à Weil du 1er mars 1940, Cartan résume les grandes lignes de son cours de Calcul Différentiel et Intégral dispensé à l’Université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand. Les choix de Bourbaki au sujet de l’intégration sont importants pour Henri Cartan. C’est en effet autour de questions liées au cours de Calcul Différentiel et Intégral que le projet des Éléments de mathématique s’est formé. Les cahiers d’Henri Cartan consultables à la bibliothèque de mathématiques de Strasbourg attestent d’une constante réécriture du cours Calcul Différentiel et Intégral dispensé à Strasbourg, parallèlement aux travaux du groupe. Les cahiers de Cartan conservés à Strasbourg ont été inventoriés par Michèle Audin en 2014. Mettons ici en exergue les cahiers sous la cote 3.21 et 3.22, ainsi que la chemise affectée de la cote 9.01 : ils viennent documenter le cours de Calcul  Différentiel et Intégral professé par Cartan en 1939-1940.
  8. Une version tapée du projet d'intégration [La Tribu N°2] sera distribué avec le numéro 2 de la Tribu, le 15 avril 1940. Ce dernier contient d’ailleurs la liste des adresses des membres que Weil suggère dans la lettre du 6 mars 1940.
  9. Lettre d’André Weil à Henri Cartan du 6 mars 1940, op. cit., p. 88.
  10. Lettre d’Henri Cartan à André Weil du 1er mars 1940, op. cit., p. 51 : « Je vais aller demain en discuter avec Dieudonné, qui n’est qu’à 180 km d’ici. »
  11. Lettre d’André Weil à Henri Cartan du 30 mars 1940, op. cit., p. 72.
  12. Lettre d’André Weil à Henri Cartan du 12 avril 1940, op. cit., p. 81.
  13. Lettre d’André Weil à Henri Cartan du 12 avril 1940, op. cit., p. 82.